Data Management · 8 min de lecture

Une journée par semaine à chercher vos propres chiffres

Une journée par semaine à chercher vos propres chiffres

Vendredi, 17 h. Vous voulez une réponse simple avant de partir : combien de clients signés ce trimestre n'ont toujours pas payé ? La question tient en une phrase. La réponse, elle, demande d'ouvrir le CRM, d'exporter les affaires closes, de récupérer le grand livre auprès du cabinet, de recouper les noms de sociétés qui ne s'écrivent pas pareil d'un outil à l'autre, puis de coller le tout dans un tableur. Une heure et quart plus tard, vous avez un chiffre. Vous n'êtes pas totalement sûr qu'il soit juste.

Ce n'est pas un problème de rigueur. C'est un problème d'architecture. Et il est massivement documenté.

1 h 48 par jour, et ce n'est pas une métaphore

Le chiffre le plus cité vient du McKinsey Global Institute : un travailleur du savoir passe en moyenne 1 h 48 par jour à chercher et rassembler de l'information, soit environ 9 h 30 par semaine. Une journée entière, chaque semaine, consacrée non pas à produire quelque chose, mais à retrouver ce que l'entreprise possède déjà. Les estimations d'IDC et les travaux relayés par la Harvard Business Review convergent dans la même fourchette : entre 20 % et 30 % du temps de travail part dans la recherche d'information.

Pour un dirigeant, la proportion n'est pas plus basse — elle est souvent plus haute. Vous êtes la personne qui pose les questions transverses. Or ce sont précisément celles qu'aucun outil ne sait traiter seul : elles croisent la comptabilité, le commercial, les RH et trois fichiers Excel. Chaque question transverse est un mini-projet manuel.

Le calcul que personne ne fait

Prenez une équipe de direction de cinq personnes — dirigeant, DAF, directeur commercial, responsable opérations, office manager. Coût horaire chargé moyen : 60 €. Si chacun perd seulement 5 heures par semaine à chercher, recouper et remettre en forme de la donnée qui existe déjà :

  • 5 personnes × 5 h × 45 semaines = 1 125 heures par an
  • À 60 € l'heure : 67 500 € par an
  • Soit l'équivalent d'un poste et demi à temps plein, entièrement affecté à de la ressaisie

Ce coût n'apparaît sur aucune ligne budgétaire. Il ne fait l'objet d'aucun arbitrage. Il est absorbé, silencieusement, par les gens les plus chers de l'entreprise.

Pourquoi la recherche est aussi longue : quatre causes structurelles

La donnée est correcte, mais éparpillée

Le chiffre d'affaires est dans le CRM, l'encaissement dans la comptabilité, le coût de production dans un fichier de suivi. Aucun des trois n'est faux. Aucun ne répond seul à « quelle est la marge réelle sur ce client ». La réponse n'existe nulle part : elle doit être fabriquée, à la main, à chaque fois.

Les identifiants ne se parlent pas

« Martin SAS », « SAS MARTIN », « Martin » et le numéro client 4471 désignent la même entreprise dans quatre systèmes. Le rapprochement se fait de tête, ou pas du tout. C'est l'étape qui consomme le plus de temps et qui produit le plus d'erreurs silencieuses.

Personne ne sait où est la version qui fait foi

Le fichier de suivi commercial existe en cinq exemplaires : celui du drive, celui envoyé par mail mardi, celui que le directeur commercial garde en local, celui du board de janvier, et « la vraie version » dont tout le monde parle sans savoir qui l'a. Chercher devient une enquête sociale autant que documentaire.

Les définitions ne sont pas écrites

Le CA « signé » inclut-il les renouvellements ? Un client « actif » l'est-il depuis 90 jours ou 12 mois ? Sans définition partagée, deux personnes calculent honnêtement deux chiffres différents — et la réunion se transforme en arbitrage méthodologique au lieu de porter sur la décision.

Le coût invisible : les décisions que vous ne prenez pas

Le temps perdu est la partie visible. Le vrai dommage est ailleurs : vous renoncez aux questions dont la réponse coûte trop cher à obtenir.

Vous aimeriez savoir quel canal d'acquisition génère les clients qui restent le plus longtemps. Vous aimeriez savoir si votre deuxième produit est rentable une fois le support imputé. Vous aimeriez comparer la performance de vos deux régions à structure de coûts comparable. Chacune de ces questions vaut plusieurs dizaines de milliers d'euros de décision. Chacune demande deux jours de travail à quelqu'un. Donc aucune n'est posée.

C'est le mécanisme le plus coûteux de tous : une entreprise qui pilote au ressenti non par idéologie, mais parce que le coût marginal d'une question est devenu prohibitif.

Les fausses solutions

« On va faire un dashboard. » Un tableau de bord répond aux questions qu'on avait au moment de le construire. Il ne répond pas à celle de vendredi 17 h. Chaque nouvelle question devient une demande d'évolution — deux à trois semaines, si quelqu'un est disponible.

« On va recruter un profil data. » Bonne idée sur le papier. Dans les faits, 60 % des PME déclarent des difficultés à recruter ou retenir des compétences data selon les travaux de Bpifrance Le Lab. Et une personne seule devient rapidement le goulot d'étranglement par lequel passe toute question.

« On va tout mettre dans un data warehouse. » Six à douze mois, un budget à six chiffres, une expertise technique interne à maintenir. Pour une PME de 40 personnes, le remède est disproportionné au mal.

« On va brancher une IA dessus. » Une IA branchée sur des données éparpillées et non définies ne cherche pas mieux que vous : elle produit une réponse plausible, formulée avec assurance, à partir de rien. Le problème de recherche devient un problème de fiabilité.

Ce qui marche : rendre la question moins chère que la réponse

L'objectif n'est pas de chercher plus vite. C'est de faire disparaître l'étape de recherche. Concrètement, cela suppose trois choses, dans cet ordre.

  1. Une source de référence par domaine. Un seul système fait foi pour le client, un seul pour la facture, un seul pour le collaborateur. Les autres deviennent des consommateurs de cette référence, pas des versions concurrentes.
  2. Des identifiants qui se rejoignent. Le rapprochement entre systèmes doit être automatisé une fois pour toutes — c'est la brique la plus rentable de tout le chantier, et la plus souvent négligée.
  3. Des définitions écrites et validées. Dix à quinze indicateurs, chacun avec sa formule, son périmètre et son propriétaire. C'est un document d'une page, pas un projet.

Une fois ces trois éléments en place, poser une question transverse cesse d'être un projet. C'est à ce moment-là, et seulement à ce moment-là, qu'une couche conversationnelle a du sens : l'IA n'a plus à deviner ce que vous voulez dire par « marge », ni à réconcilier « Martin SAS » avec « SAS MARTIN ». Elle lit une réponse au lieu de l'inventer.

Par où commencer, cette semaine

  • Chronométrez une seule fois. La prochaine question transverse que vous posez, notez l'heure de départ et l'heure d'arrivée. Le chiffre vous servira plus que n'importe quelle étude.
  • Listez les cinq questions auxquelles votre comité de direction doit pouvoir répondre chaque semaine. Cinq, pas vingt.
  • Pour chacune, écrivez d'où vient la donnée et qui en est propriétaire. Les trous que vous découvrirez sont votre feuille de route.
  • Écrivez la définition des indicateurs concernés. Les désaccords qui surgissent à cette étape sont exactement ceux qui produisaient les écarts de chiffres en réunion.

Le temps passé à chercher n'est pas une fatalité liée à la taille de l'entreprise. C'est la facture d'un système d'information qui n'a jamais été conçu pour répondre à des questions transverses. Cette facture, contrairement aux autres, se paie chaque semaine.