Data Management · 9 min de lecture

Trop de logiciels : le vrai coût du jonglage quotidien

Trop de logiciels : le vrai coût du jonglage quotidien

Comptez vos onglets. Là, maintenant. Chez la plupart des dirigeants de PME que nous rencontrons, la réponse tourne autour de quinze : la messagerie, le CRM, l'outil de facturation, le drive, la banque en ligne, le suivi de production, l'outil RH, deux tableurs, la plateforme de signature électronique, le canal Slack, l'outil de tickets, le back-office du site, et un onglet ouvert depuis trois semaines dont vous ne savez plus pourquoi il est là.

Chacun de ces outils a été une bonne décision. Pris isolément, aucun n'est de trop. Le problème n'est jamais l'outil : c'est l'espace entre les outils, et c'est vous qui l'occupez.

1 200 bascules par jour

L'étude la plus précise sur le sujet a été publiée par la Harvard Business Review en août 2022. Ses auteurs ont observé 137 utilisateurs répartis en 20 équipes dans trois entreprises du Fortune 500, sur une période allant jusqu'à cinq semaines. Résultat : un salarié bascule d'une application ou d'un onglet à l'autre environ 1 200 fois par jour. Le temps de réorientation cumulé — le moment où le cerveau doit se rappeler ce qu'il était en train de faire — représente près de quatre heures par semaine, soit à peu près 9 % du temps de travail. Sur une année, cela équivaut à cinq semaines de travail.

Un détail de l'étude est plus parlant que le total : 65 % des bascules sont suivies d'une autre en moins de onze secondes. Onze secondes, c'est moins que le temps nécessaire pour reprendre le fil d'une pensée. Ce n'est pas du multitâche, c'est de la fragmentation.

Le dirigeant est le plus exposé de tous

Un commercial vit dans son CRM, un comptable dans son logiciel comptable. Le dirigeant, lui, n'a pas d'outil : il a tous les outils. Sa journée est structurellement transverse, donc structurellement fragmentée. Trois conséquences concrètes.

Vous devenez l'intégration

Quand deux systèmes ne se parlent pas, quelqu'un fait le pont. Dans une grande entreprise, c'est une équipe SI. Dans une PME, c'est le dirigeant ou son bras droit, à coups d'exports CSV et de copier-coller. Vous êtes devenu, sans l'avoir décidé, le middleware de votre propre entreprise — le composant le plus cher et le moins fiable de l'architecture.

Vous perdez la vue d'ensemble au moment où vous en avez besoin

Une décision d'arbitrage — investir sur ce produit ou sur cet autre, recruter maintenant ou dans trois mois — demande de tenir simultanément quatre ou cinq réalités en tête. Quand chacune vit dans un outil différent, vous ne les tenez jamais toutes ensemble. Vous décidez sur la dernière que vous avez consultée. C'est un biais de récence, et il est produit par votre outillage.

La fatigue de fin de journée n'est pas une question de charge

Elle vient de la commutation. Les travaux sur le coût cognitif du changement de contexte sont convergents : la ressource épuisée n'est pas le nombre d'heures travaillées, c'est le nombre de contextes tenus. Un dirigeant qui enchaîne quinze outils fait un travail objectivement plus fatigant qu'un dirigeant qui en tient trois, à charge égale.

Ce que ça coûte, en euros

ActivTrak estime à environ 450 milliards de dollars par an la perte de productivité imputable au changement de contexte à l'échelle des économies observées. Ramené à l'individu, les estimations convergent autour de 10 000 à 11 000 € par salarié et par an. Sur un comité de direction de cinq personnes, on parle de 50 000 € annuels — sans compter les licences elles-mêmes.

Car il y a aussi le coût direct. Les analyses de portefeuille SaaS de Zylo, Productiv et BetterCloud aboutissent à des ordres de grandeur différents selon la méthode, mais toutes constatent la même chose : 25 à 30 % des dépenses logicielles sont gaspillées — licences non utilisées, doublons fonctionnels, abonnements que plus personne n'a en tête. Chez Okta, la mesure donne une moyenne de 93 applications par entreprise, et 231 au-delà de 2 000 salariés. Une PME de 40 personnes est rarement en dessous de 25.

Pourquoi ajouter un outil ne résout jamais rien

La réaction naturelle face au désordre est d'ajouter une couche : un outil de gestion de projet pour coordonner, un tableau de bord pour agréger, un connecteur d'automatisation pour relier. Chacune de ces couches est utile. Chacune ajoute aussi un contexte de plus à tenir, un compte de plus à administrer, un point de rupture de plus quand une API change.

Le constat qui devrait faire réfléchir : selon les analyses de parc applicatif, seule une minorité des applications d'une entreprise est réellement intégrée aux autres — souvent autour d'un quart. Les trois quarts restants sont des îlots. Ajouter une seizième application à quinze îlots produit seize îlots.

La bonne question n'est pas « combien d'outils »

Réduire le nombre d'outils est un objectif séduisant et souvent irréaliste : chacun est utilisé par quelqu'un, pour une bonne raison, et le remplacer coûte plus cher que de le garder. La question utile est différente : combien d'outils devez-vous ouvrir pour répondre à une question de direction ?

Si la réponse est « quatre », le problème n'est pas le nombre d'outils — c'est qu'aucune couche ne les réunit. Vos outils métier peuvent rester nombreux, à condition que la donnée qu'ils produisent converge quelque part.

C'est un renversement de perspective important. On ne cherche pas à consolider les applications — chacune est bonne dans son métier. On cherche à consolider la donnée qu'elles produisent, pour qu'une question n'exige plus d'ouvrir quoi que ce soit.

Le test des quinze minutes

Voici un diagnostic que vous pouvez faire ce soir. Posez-vous ces cinq questions et notez, pour chacune, le nombre d'outils à ouvrir et le temps nécessaire :

  • Quelle est notre position de trésorerie consolidée aujourd'hui ?
  • Quels clients ont signé ce trimestre sans avoir payé, et pour quel montant ?
  • Quel est notre coût salarial par département ce mois-ci, contre budget ?
  • Quelle part de notre chiffre d'affaires repose sur nos trois plus gros clients ?
  • Combien de jours s'écoulent en moyenne entre la signature et l'encaissement ?

Ces cinq questions sont le socle du pilotage d'une PME. Si l'une d'elles vous demande plus de quinze minutes, ce n'est pas un défaut d'organisation : c'est que votre donnée n'est réunie nulle part.

Par où commencer

  • Faites l'inventaire réel de vos abonnements logiciels à partir de vos relevés bancaires, pas de mémoire. La liste est presque toujours plus longue que prévu, et contient au moins un doublon.
  • Marquez les outils qui produisent de la donnée de pilotage — en général trois à cinq. Ce sont eux qui doivent converger. Le reste peut rester dans son coin.
  • Identifiez qui fait le pont aujourd'hui entre ces systèmes, et combien d'heures par semaine. Cette personne est votre coût d'intégration, et il est probable que ce soit vous.
  • Fixez la cible sur la question, pas sur l'outil. « Répondre aux cinq questions de direction sans rien ouvrir » est un objectif mesurable. « Réduire le nombre d'outils » ne l'est pas.

Le jonglage n'est pas un signe d'agilité ni un passage obligé de la croissance. C'est une taxe silencieuse, prélevée sur les heures les plus stratégiques de l'entreprise, et payée par la personne qui devrait le moins la payer.